Quand votre TGV affiche « retard indéterminé » sur le panneau en gare, vous avez deux options. Attendre sans rien savoir. Ou ouvrir une carte et regarder par vous-même où il se trouve, à quelle vitesse il roule, et estimer dans combien de temps il arrivera. C’est exactement ce que permet Carto Graou, devenu Carto Tchoo, un projet open data qui cartographie les trains de la SNCF en temps réel.

L’outil n’est pas nouveau. Il existe depuis plusieurs années déjà. Pourtant, la plupart des voyageurs n’en ont jamais entendu parler. L’information ferroviaire officielle reste cantonnée aux panneaux d’affichage et aux apps qui répètent ce que dit le panneau. Carto Graou fait autre chose: il montre le réseau, les trains dessus, leur vitesse, leur position. Une visualisation brute des données ouvertes que la SNCF met à disposition, sans filtre marketing.

L’angle mort de l’information voyageur

Les applis SNCF Connect, Trainline ou Ma Gare vous disent l’heure de départ prévue, l’heure d’arrivée estimée, et parfois un retard en minutes. Ce qu’elles ne vous montrent pas, c’est la réalité physique du réseau. Votre train est-il bloqué à 50 km de la gare ou déjà en approche? Roule-t-il à 200 km/h ou à l’arrêt depuis vingt minutes sur une voie de garage? Impossible de le savoir.

Ce n’est pas un détail. Un retard annoncé de quinze minutes peut en cacher un de quarante-cinq si le train est à l’arrêt complet. À l’inverse, un train annoncé avec trente minutes de retard peut en rattraper quinze sur le trajet. L’information binaire « en retard / à l’heure » masque toute la nuance de la situation réelle.

Carto Graou comble ce vide en affichant une carte interactive sur laquelle chaque train SNCF apparaît comme un point en mouvement. Vous voyez sa position, sa vitesse instantanée, son numéro de circulation. L’information n’est pas interprétée, pas résumée, pas arrondie: elle est brute. C’est à vous d’en faire ce que vous voulez.

Une carte qui ne ment pas

Le principe est simple. Vous ouvrez carto.tchoo.net ou l’ancienne adresse carto.graou.info, et vous obtenez une carte de la France avec des points de couleur qui se déplacent. Chaque point est un train. La couleur indique le type de circulation: TGV, TER, Intercités, Transilien, fret.

Un clic sur un point affiche une fiche avec le numéro du train, sa vitesse, son origine et sa destination. Les données se rafraîchissent automatiquement toutes les quelques secondes. Pas besoin de recharger la page, pas besoin d’application mobile: tout fonctionne dans le navigateur, sur un fond de carte OpenStreetMap.

L’outil ne cherche pas à être joli. Il est fonctionnel. Le contraste avec les applis SNCF est frappant: là où l’app officielle empile les écrans, les notifications, les suggestions d’itinéraires et les offres commerciales, Carto Graou affiche une chose et une seule: la position des trains. Cette radicalité dans le minimalisme est sans doute ce qui fait son attrait auprès des utilisateurs avertis.

La visualisation n’est pas uniquement nationale. Vous pouvez zoomer sur une région, une ligne, une gare, et observer les circulations en cours. Les déplacements urbains et périurbains deviennent lisibles d’un coup d’œil. La densité du trafic autour de Paris, la fréquence des TER en Bretagne, le ballet des TGV sur la LGV Sud-Est: tout est visible. C’est une cartographie dynamique qui montre le réseau tel qu’il vit, pas tel qu’il est planifié.

De Graou à Tchoo: itinéraire d’un projet tricolore

Carto Graou n’est pas sorti d’un labo SNCF ni d’une startup. C’est le projet d’un seul développeur, Nicolas Wurtz, qui a commencé à travailler sur cette visualisation à titre personnel avant de la rendre publique. Le nom « Graou », clin d’œil au bruit du train dans l’imaginaire enfantin, a porté le projet pendant plusieurs années.

En 2024, le projet change de nom et devient Carto Tchoo. Les raisons sont pratiques: le domaine graou.info posait des soucis de disponibilité, et le nouveau nom clarifie l’objet du site. Le fond, lui, ne change pas. La carte reste accessible gratuitement, sans publicité, sans compte utilisateur, sans monétisation apparente.

L’histoire de Carto Graou illustre ce qu’un développeur motivé peut faire avec des données ouvertes bien documentées. L’API temps réel de la SNCF existe depuis plusieurs années, mais peu de services grand public l’exploitent de manière aussi directe. La plupart des réutilisations concernent des applications professionnelles de suivi de flotte ou des tableaux de bord internes. Carto Graou est l’exception: un outil pensé pour le voyageur, pas pour l’opérateur.

Cette trajectoire rappelle d’autres projets du même type, comme le suivi des avions avec Flightradar24 ou le suivi des bateaux avec MarineTraffic, mais sans la couche commerciale. Là où Flightradar24 vend des abonnements premium et bloque des fonctionnalités derrière un paywall, Carto Graou donne tout, tout le temps, à tout le monde.

Sous le capot: JavaScript, open data et temps réel

Si vous vous intéressez à l’architecture technique, le projet est un cas d’école de traitement de flux de données en JavaScript côté client.

L’API SNCF fournit les positions des trains sous forme de flux GTFS-RT (General Transit Feed Specification - Real Time), un standard ouvert utilisé par de nombreux réseaux de transport dans le monde. Carto Graou interroge cette API à intervalles réguliers, récupère les positions mises à jour, et les affiche sur une carte OpenStreetMap via la bibliothèque Leaflet.

Ce qui est remarquable, c’est que tout le traitement se fait dans le navigateur. Il n’y a pas de serveur intermédiaire qui agrège les données, pas de base de données qui stocke l’historique, pas de cache qui lisse les rafraîchissements. Votre navigateur interroge directement l’API SNCF et affiche le résultat. Cette architecture « serverless avant l’heure » garantit que l’outil ne collecte aucune donnée personnelle et ne dépend d’aucune infrastructure coûteuse.

La gestion des flux de données en JavaScript pour ce type d’application demande une attention particulière à la performance. Plusieurs centaines de trains peuvent circuler simultanément sur le réseau français. Chaque mise à jour déplace des centaines de marqueurs sur la carte. Si le code n’est pas optimisé, l’interface devient rapidement inutilisable. Le projet utilise des techniques de mise à jour différentielle pour ne modifier que les marqueurs dont la position a changé, plutôt que de redessiner toute la carte à chaque rafraîchissement.

Cette approche est représentative d’un certain savoir-faire électronique qui dépasse le cadre du hardware: optimiser un pipeline de données en comprenant exactement ce qui est coûteux et ce qui ne l’est pas, plutôt que d’ajouter des couches d’abstraction qui masquent le problème.

Le principe est le même que celui utilisé pour suivre des satellites ou des avions: une source de données ouvertes, une carte, et une boucle de rafraîchissement qui donne l’illusion du temps réel. La vidéo ci-dessus montre le concept appliqué aux objets en orbite, mais la mécanique est identique pour le ferroviaire.

Que faire avec Carto Graou, concrètement

L’outil n’a pas de guide d’utilisation officiel, pas de tutoriel intégré. Vous arrivez sur la carte, vous explorez. Voici ce que les utilisateurs en font dans la pratique, selon les retours visibles sur les forums et les réseaux sociaux.

D’abord, le cas le plus évident: vérifier où se trouve votre train quand il est annoncé en retard. Si le TGV est parti mais que son point est bloqué à 30 km de la gare de départ, vous savez que le retard va s’allonger. S’il approche déjà de votre gare mais que le panneau n’a pas été mis à jour, vous pouvez vous avancer sur le quai.

Ensuite, surveiller une ligne spécifique. Les usagers réguliers d’une liaison TER ou Transilien peuvent garder un œil sur les circulations de leur axe. Un ralentissement visible sur plusieurs trains successifs annonce un incident avant qu’il ne soit officialisé. Certains utilisateurs ont intégré cette surveillance à leur routine du matin, un coup d’œil rapide avant de partir.

Enfin, il y a l’usage lié à l’urbanisme et à l’analyse des mobilités. Les données ouvertes permettent d’observer les schémas de déplacements urbains et périurbains sur une journée. Les urbanistes et les chercheurs en transport peuvent utiliser ce type d’outil pour visualiser la densité du trafic, les heures de pointe, les axes saturés. Carto Graou n’est pas conçu pour l’analyse statistique, mais il rend visible ce que les tableaux de chiffres ne montrent pas.

Pour les professionnels du ferroviaire, c’est aussi un outil de surveillance informel. Un agent de maintenance qui veut savoir où se trouve le train sur lequel il doit intervenir, un régulateur qui veut vérifier la position réelle d’une circulation, un gérant de gare qui anticipe l’arrivée d’un train bondé: tous peuvent utiliser la carte comme complément aux outils internes.

Pour autant, l’outil reste un projet personnel, pas un service commercial. Pas de SLA, pas de garantie de disponibilité, pas de support. Vous l’utilisez tel quel.

Il existe un hack de calculatrice qui ne sert à rien. Carto Graou, lui, sert à quelque chose. C’est déjà une distinction appréciable.

Ce que l’outil ne fait pas, et ne fera probablement jamais

Carto Graou ne calcule pas d’itinéraire. Il ne vous dit pas quel train prendre, à quelle heure, sur quel quai. Ce n’est pas un concurrent de SNCF Connect ou de Trainline. C’est un outil de visualisation, pas de planification.

Carto Graou n’affiche pas les retards en minutes. Vous voyez la position et la vitesse du train, mais pas l’écart par rapport à l’horaire théorique. Pour estimer le retard, vous devez connaître l’horaire normal et faire le calcul vous-même. C’est un choix de conception: l’horaire théorique n’est pas une donnée ouverte facilement accessible dans les mêmes flux, et son intégration complexifierait considérablement le projet.

Carto Graou ne couvre pas tous les trains. Seuls ceux qui émettent leur position via le système de suivi SNCF sont visibles. Certains TER, trains de fret ou circulations techniques peuvent ne pas apparaître. La couverture dépend de l’équipement du matériel roulant et de la disponibilité des données dans l’API.

Carto Graou ne fonctionne pas sans connexion internet. Pas d’application mobile, pas de cache, pas de mode hors ligne. Si vous êtes dans un tunnel, vous ne verrez pas la carte. Ce n’est pas un défaut de conception, c’est une conséquence de l’architecture exclusivement web.

Enfin, Carto Graou ne remplace pas une veille réseau professionnelle. Les données ne sont pas certifiées, pas garanties, et peuvent présenter des erreurs ou des lacunes. Un train mal géolocalisé, c’est rare, mais ça arrive. L’outil n’engage que son développeur, pas la SNCF.

Ces limites sont assumées. Elles découlent directement des choix d’architecture du projet et de sa nature non commerciale. L’absence de serveur central, l’absence d’application mobile, l’absence de calcul d’itinéraire: ce sont des choix cohérents avec la philosophie d’un projet minimaliste et open data.

Questions fréquentes

Carto Graou et Carto Tchoo, c’est la même chose?

Oui. En 2024, le projet a changé de nom et de domaine. Carto Graou était hébergé sur graou.info, Carto Tchoo est sur tchoo.net. Les deux adresses ont coexisté pendant une période de transition, mais aujourd’hui c’est le nom Tchoo qui prévaut. L’outil, lui, est identique dans son fonctionnement.

Est-ce que l’outil est légal?

Oui. Il utilise les API ouvertes de la SNCF, mises à disposition dans le cadre de la politique d’open data de l’entreprise publique. Ces API sont documentées et accessibles à tout développeur qui souhaite les utiliser. Le projet ne contourne aucun système, ne scrape aucun site, et n’accède à aucune donnée privée.

Pourquoi le projet ne devient pas une application mobile?

Parce que développer et maintenir une application mobile demande des ressources considérables, surtout si elle est gratuite et sans publicité. Le site web fonctionne sur tous les navigateurs mobiles, ce qui couvre l’essentiel des besoins sans coût supplémentaire. Le développeur a fait le choix de consacrer son temps à la carte elle-même plutôt qu’à la distribution.

Peut-on contribuer au projet?

Le code source du projet n’est pas mentionné comme étant open source dans les sources disponibles. En revanche, comme il repose sur des API ouvertes et des technologies web standards, il est techniquement possible de créer son propre projet similaire ou d’étendre le concept à d’autres réseaux de transport. Les API SNCF sont publiques et documentées.

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